Mémoire de Jeanne Mance à Langres

par Thierry, Éric

Statue de Jeanne Mance. Association Langres-Montréal

Fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Montréal en 1642, Jeanne Mance meurt en 1673 « en réputation de sainteté », selon mère Juchereau de Saint-Ignace qui est alors supérieure de l’Hôtel-Dieu de Québec. Jeanne Mance est née en 1606 à Langres, en Champagne, et a quitté sa ville natale à l’âge de 34 ans pour répondre à une vocation missionnaire irrésistible qui l’a emmenée au Canada. Les Langrois vont ignorer qu’elle est née parmi eux jusqu’à la découverte de son acte de baptême en 1931. Il faudra alors la mobilisation du clergé québécois en faveur de la béatification de Jeanne Mance, des années 1940 aux années 1960, pour rendre possible la survivance de sa mémoire dans sa ville natale. Aujourd’hui personnalité langroise reconnue, le visage de Jeanne Mance a évolué : la fondatrice de l’Église canadienne est devenue une « infirmière sans frontières » au fur et à mesure que l’Église catholique perdait de son influence, tant en France qu’au Québec.


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L’acte de baptême

Gravure représentant Jeanne Mance. BAnQ.

Même si les mémorialistes contemporains de Jeanne Mance – Dollier de Casson, sœur Morin et mère Juchereau – ont écrit qu’elle était de Langres(NOTE 1), son origine langroise est longtemps mise en doute. Ainsi Étienne-Michel Faillon ne la retient pas dans sa Vie de Mlle Mance publiée en 1854. Il écrit : « [Elle] était née vers l’an 1606, à Nogent-le-Roi [aujourd’hui Nogent-en-Bassigny], à quatre lieues de Langres en Bassigny(NOTE 2). » L’historien sulpicien tient cette information d’un érudit langrois contemporain de Louis XIV, l’abbé Jean-Baptiste Charlet, et tous ses disciples la reproduisent fidèlement par la suite, en particulier l’abbé Rambouillet dans sa Vie de Jeanne Mance, parue à Langres en 1876.

Ce n’est qu’au début des années 1930 que sont pris en considération les témoignages de Dollier de Casson, de sœur Morin et de mère Juchereau. En effet, Marie-Claire Daveluy, bibliothécaire adjointe à la Bibliothèque municipale de Montréal, prépare alors une biographie de Jeanne Mance et trouve étrange que l’acte de baptême de celle-ci n’ait pas encore été retrouvé dans les registres paroissiaux de Nogent-en-Bassigny. En 1931, à l’initiative d’un de ses amis, l’archiviste jésuite Arthur Melançon, un entrefilet est inséré dans La Semaine religieuse de Montréal : on y prie un historien de Langres, lecteur de la revue, de bien vouloir rechercher l’acte de baptême de Jeanne Mance dans les archives de sa cité. L’abbé René Roussel, professeur d’histoire au Grand Séminaire de Langres, retrouve ainsi le document dans les registres baptistaires de la paroisse de Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Il répond aussitôt à Arthur Melançon et à Marie-Claire Daveluy et il publie l’acte, l’année suivante, dans le Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres(NOTE 3).

Un premier comité pour une statue commémorative

Cathédrale de Langres. BAnQ.

Jeanne Mance retient dès lors l’attention des habitants de Langres qui, à l’époque, est une ville plutôt bourgeoise où la droite cléricale est influente. La biographie écrite par Marie-Claire Daveluy y contribue d’autant plus qu’elle paraît en 1934 et qu’elle est couronnée par l’Académie française en 1935. Cette année-là, en août, le curé de la cathédrale de Langres, le chanoine Justin Mulson, participe à un voyage au Canada en compagnie d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale et visite les sœurs de l’Hôtel-Dieu de Montréal. Il leur annonce que les Langrois envisagent d’ériger une statue de Jeanne Mance dans un square de leur ville et qu’un comité franco-canadien est, pour cela, en formation. Des contacts sont pris non seulement avec les religieuses hospitalières, mais aussi avec le maire de Montréal, l’archevêque de Québec, le premier ministre de la province de Québec et les directeurs des journaux L’Action catholique, Le Soleil, La Presse, Le Canada et Le Devoir.

De retour à Langres, le chanoine Mulson fait expédier à l’Hôtel-Dieu de Montréal un coffret contenant de la terre prélevée, le 3 septembre 1936, à l’emplacement de l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul détruite en 1799. Mais auparavant, le 16 décembre 1935, il a contribué à la création d’un comité Jeanne-Mance, avec à sa tête le président de la Société historique et archéologique de Langres. Celui-ci a pour double mission d’élever un monument en l’honneur de l’illustre Langroise, dont les frais seront assumés par une souscription lancée en France et au Canada, et d’organiser une fête pour le troisième centenaire du départ de Jeanne Mance pour le Canada en 1940.

Les dirigeants du comité multiplient les conférences en Champagne, ainsi qu’à Paris, et des personnalités canadiennes sont reçues à Langres. La sœur Mondoux, religieuse hospitalière qui prépare un livre sur l’Hôtel-Dieu, premier hôpital de Montréal, est ainsi accueillie en août 1938. Le 28 juin 1939, c’est au tour de l’archevêque de Québec en personne, le cardinal Villeneuve, de séjourner dans la cité. Il y célèbre une messe pontificale de saint Irénée, fait l’éloge de Jeanne Mance et inaugure une auberge de jeunesse.

Un comité pour sa béatification

Dessin de Jeanne Mance sur carte postale. BAnQ.

Les relations entre les Langrois et les Montréalais sont interrompues par la Seconde Guerre mondiale, mais elles reprennent d’autant plus vite après le conflit que la dévotion pour Jeanne Mance connaît un grand développement au Québec. On constitue un comité de propagande pour la béatification de Jeanne Mance en 1943, à la suite de la célébration par l’Église catholique, l’année précédente, du 300e anniversaire de la fondation de Montréal. Puis, en 1945, l’archevêque montréalais Joseph Charbonneau crée la Commission historique dans la cause de la Servante de Dieu, Jeanne Mance. En 1946, le clergé québécois permet à la Langroise de rejoindre les monseigneur de Laval, Marie de l’Incarnation, Catherine de Saint-Augustin et Marguerite Bourgeoys, déjà reconnus comme fondateurs de l’Église canadienne.

Lorsque, en 1949, sœur Mondoux et Marie-Claire Daveluy viennent en France pour compléter la documentation de la commission historique dont elles sont membres, elles séjournent à Langres. Leur venue relance le projet d’une statue, mais les Langrois espèrent que le Québec sera assez généreux pour l’offrir, comme il l’a fait pour celle de Jeanne d’Arc inaugurée à Domremy en 1946. Finalement, rien n’aboutit et il faut attendre la campagne québécoise de prières, d’études et de publications menée en 1953 par le comité des Fondateurs de l’Église canadienne pour que, en 1954, à Langres, soit créé le Comité de propagande dans la cause de Jeanne Mance. Cette année-là, on donne aussi le nom de Jeanne-Mance à un square occupant l’emplacement de l’ancienne église Saint-Pierre-et-Saint-Paul.

En 1959, à Montréal, la commission historique achève ses travaux et les remet au tribunal ecclésiastique chargé du procès informatif diocésain de Jeanne Mance. Celui-ci se tient jusqu’en 1961. L’archevêque montréalais, le cardinal Léger, transmet alors le dossier à Rome et la section historique de la congrégation des rites commence l’établissement de la Positio indispensable au procès de béatification. Mais comme les documents trouvés ne mettent pas suffisamment en relief la sainteté de Jeanne Mance, l’attente se prolonge pour les fidèles. Afin de continuer à les mobiliser, tant à Langres qu’à Montréal, le père Émile Gervais, secrétaire du comité des Fondateurs de l’Église canadienne, se rend en France en octobre 1964. Il annonce aux Langrois qu’un comité Montréal-Langres a été créé à Montréal et qu’il a pour objectif de collecter des fonds pour la réalisation à Langres d’une statue de Jeanne Mance.

La statue du square Jeanne-Mance à Langres

Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres.

Les Langrois ne tardent pas à leur tour à créer un comité Langres-Montréal qui a pour animateur l’abbé Eugène Hugues. Celui-ci séjourne à Montréal en 1966 et se voit remettre les premiers fonds pour le monument. Le sculpteur choisi est Jean Cardot. Il réalise une œuvre en bronze qui fait apparaître la cofondatrice de Montréal « élégante dans sa simplicité, résolue dans sa démarche, attentive à l’appel qui la sollicite et le regard fixé vers la source de son inspiration(NOTE 4) ». L’inauguration de la statue a lieu le 5 mai 1968 dans le square Jeanne-Mance de Langres, au milieu d’une foule nombreuse où se mêlent Langrois et Montréalais, dont Jules Léger, ambassadeur du Canada à Paris et frère de l’archevêque montréalais. Une délégation de 25 religieuses hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal est également présente, avec à leur tête leur supérieure, sœur Allard.

La Société historique et archéologique de Langres ne reste pas à l’écart. À l’occasion de l’inauguration de la statue, elle présente une exposition consacrée à Langres au début du XVIIe siècle et diffuse un numéro de son bulletin trimestriel entièrement consacré à Jeanne Mance(NOTE 5). Les auteurs des articles sont les chanoines Viard et Didier, deux historiens langrois, sœur Allard, supérieure des religieuses de Montréal, et Guy-Marie Oury, un moine de Solesmes qui commence à s’intéresser à l’histoire spirituelle de la Nouvelle-France.

Le succès de la journée du 5 mai 1968 est tel que, six mois plus tard, la Société historique et archéologique de Langres publie les textes des discours. Mais l’enthousiasme s’émousse rapidement. Ainsi, en 1973, le tricentenaire de la mort de Jeanne Mance passe presque inaperçu à Langres. Il faut attendre le début des années 1980 pour voir renaître un certain intérêt. Guy-Marie Oury est alors chargé par les hospitalières de Montréal d’utiliser le matériel rassemblé par la commission historique pour présenter Jeanne Mance en une nouvelle biographie qui ne soit pas seulement l’histoire de Jeanne Mance, mais aussi la mise en valeur de sa vie intérieure. Il sollicite la Société historique et archéologique de Langres et celui qui est alors déjà son plus éminent membre, Georges Viard, retrouve des documents encore inédits. De la collaboration des deux savants naissent plusieurs articles novateurs qui sont publiés dans le Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres (NOTE 6).

Inauguration de la statue de Jeanne Mance à Langres le 5 mai 1968.

Le nouveau visage de la fondatrice de l’Hôtel-Dieu

Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres.

La sortie, en 1983, du Jeanne Mance et le rêve de M. de la Dauversière de Guy-Marie Oury marque un tournant. Georges Viard a beau écrire que, grâce au livre du bénédictin, « la Langroise […] retrouve sa véritable place – l’une des premières – dans la cohorte des grandes âmes du XVIIe siècle(NOTE 7) », l’ouvrage est accueilli avec une certaine froideur, notamment au Québec. Dans la Revue d’histoire de l’Amérique française, la principale revue québécoise d’histoire, Marcel Trudel s’irrite d’entendre encore parler de béatification pour les fondateurs de Montréal et finit par demander à Guy-Marie Oury : « C’est de l’histoire ou du roman que vous faites ?(NOTE 8) »

À Langres comme au Québec, l’influence de l’Église catholique connaît un recul important et la sainteté de Jeanne Mance, pourtant réaffirmée avec enthousiasme par l’abbé Eugène Hugues en 1992(NOTE 9), n’intéresse plus guère. Ce qui séduit désormais en elle, c’est la féministe avant l’heure et la pionnière des missions humanitaires. Le Comité Langres-Montréal, devenu l’Association Langres-Montréal, l’a bien compris depuis 1990, sous la présidence de Jean-Paul Pizelle. Cette association a ainsi organisé avec succès à Langres, en 2006, la commémoration du 400e anniversaire de la naissance de Jeanne Mance. Deux colloques internationaux portant l’un sur le rôle des femmes dans la gériatrie et l’autre sur l’histoire des « soins des corps et des âmes » ont été suivis par l’inauguration d’une promenade de Montréal, du séjour d’une délégation langroise dans la métropole du Québec, d’une messe commémorative de part et d’autre de l’Atlantique et d’une création théâtrale intitulée Une femme d’exception, Jeanne Mance.

Devenue récemment une « infirmière sans frontières », selon sa biographe franco-canadienne Françoise Deroy-Pineau(NOTE 10), Jeanne Mance peut maintenant survivre plus facilement dans le souvenir des Langrois et des Québécois.

 

Eric Thierry

Historien, Ph. D.
Professeur au Lycée Paul Claudel de Laon
Secrétaire général de la Fédération des Sociétés d'histoire et d'archéologie de l'Aisne

 

BIBLIOGRAPHIE

Daveluy, Marie-Claire, Jeanne Mance, 1606-1673, suivi d’un Essai généalogique sur les Mance et les De Mance, par M. Jacques Laurent, ancien élève de l’École des chartes et auxiliaire de l’Institut, 2e éd., Montréal, Fides, 1962 [1934].

France et Nouvelle-France : Jeanne Mance (1606-1673). Inauguration de sa statue, Langres, 5 mai 1968, numéro spécial du Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres, t. XIV, no 211, 2e trimestre de 1968, p. 299-347.

Hugues, Eugène, Le retour de Jeanne Mance à Langres, Langres (France), Dominique Guéniot, 1988. 

Jeanne Mance (1606-1673), numéro spécial du Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres, t. XIV, no 212, 3e trimestre de 1968, p. 349-366.

Jeanne Mance : 350e anniversaire de la fondation de Montréal (1642-1992), numéro spécial du Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres, t. XX, no 304, 3e trimestre de 1991, p. 217-307.

Oury, Guy-Marie, « Jeanne Mance. Nouvelles recherches : un bilan », Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres, t. XXI, no 321, 4e trimestre de 1995, p. 425-442.

 

NOTES

1. François Dollier de Casson, Histoire du Montréal, 1640-1672, Montréal, Eusèbe Senécal, 1871, p. 11; Marie Morin, Histoire simple et véritable : les Annales de l’Hôtel-Dieu de Montréal, 1659-1725, éd. critique par Ghislaine Legendre, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1979, p. 40-41; Jeanne-Françoise Juchereau de Saint-Ignace et Marie-Andrée Duplessis de Sainte-Hélène, Les Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec, 1636-1716, éd. par dom Albert Jamet, Québec, Hôtel-Dieu de Québec, 1939, p. 38 (et p. 108 pour le commentaire « en réputation de sainteté » cité dans le paragraphe d’introduction).

2. Étienne-Michel Faillon, Vie de Mlle Mance, Villemarie, Sœurs de l’Hôtel-Dieu de Villemarie, 1854, t. I, p. 1-2.

3. René Roussel, « Le lieu de naissance et la famille de Jeanne Mance », Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres, t. X, no 131, 15 novembre 1932, p. 183-198.

4. « Avant-propos », Jeanne Mance (1606-1673), numéro spécial du Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres, t. XIV, no 212, 3e trimestre de 1968, p. 349.

5. France et Nouvelle-France : Jeanne Mance (1606-1673). Inauguration de sa statue, Langres, 5 mai 1968, numéro spécial du Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres, t. XIV, no 211, 2e trimestre de 1968, p. 299-347.

6. Georges Viard, « Une donation de Jeanne Mance aux Jésuites de Langres », Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres, t. XVIII, no 266, 1er trimestre de 1982, p. 73-75; Jeanne Mance : 350e anniversaire de la fondation de Montréal (1642-1992), numéro spécial du Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres, t. XX, no 304, 3e trimestre de 1991, p. 217-307; Guy-Marie Oury, « Jeanne Mance. Nouvelles recherches : un bilan », Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres, t. XXI, no 321, 4e trimestre de 1995, p. 425-442.

7. Georges Viard, « Bibliographie : Dom Guy-Marie Oury, Jeanne Mance et le rêve de M. de la Dauversière, Chambray-lès-Tours, Éditions CLD, 1983 », Esprit et vie : l’ami du clergé, t. XCIII, no 24, 16 juin 1983, p. 365.

8. Marcel Trudel, « Comptes rendus : Oury, Dom Guy-Marie, Jeanne Mance et le rêve de M. de la Dauversière, Éditions CLD, 1983 », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 38, no 1, été 1984, p. 112.

9. Eugène Hugues, Le vrai visage de Jeanne Mance, Langres (France), Dominique Guéniot, 1992.

10. Françoise Deroy-Pineau, Jeanne Mance : de Langres à Montréal, la passion de soigner, Montréal, Bellarmin, 1995, 4e de couverture.

 

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