Langue française, patrimoine fondamental des Québécois et des Français
L’identité (qui doit être distinguée
de la nationalité comme de la citoyenneté) lorsqu’elle est collective, renvoie
au sentiment de spécificité qu’éprouve tout un groupe ; elle est à la fois
conscience de soi et image que l’autre (ou les autres) envoie de vous. Parfois
l’identité est liée à la religion (lorsqu’elle permet de résister ou de
s’opposer à un voisin dominant) ; par exemple : l’orthodoxie
des Grecs, le catholicisme des Irlandais et des Polonais. Aujourd’hui l’Islam
sous sa version radicale et politique est revendiquée comme une marque
identitaire d’affirmation (ou à l’inverse comme objet de stigmatisation). La
communauté de langue a aussi été dans le passé comme encore aujourd’hui une
caractéristique identitaire, parce que l’identité comme le disait Lautréamont
est liée à la permanence qui défie
les aléas de l’histoire. Ainsi se trouvent associées trois dimensions :
mémoire, langue et identité. Contrairement à la théorie allemande du XIXe
siècle qui mettait en avant la langue comme fondement exclusif de la
nationalité, la tradition française (et aussi francophone) associe la fidélité
à la langue à la volonté collective de la défendre et de l’illustrer, et aussi
aux luttes collectives qui permettent aux peuples de s’émanciper et de
s’affirmer. Rappelons enfin que la langue n’est pas un simple code de
communication mais une mémoire ainsi qu’une âme collective grâce aux milliers
d’images, de métaphores, de tournures de phrases, de finesses syntaxiques qui
la caractérisent, sans oublier les milliers de mots parfois intraduisibles
littéralement, tant ils sont enracinés dans un terreau original fertilisé par
une histoire que l’on souhaite continuer à écrire en commun.
Complexité et originalité
La langue est un phénomène complexe associant étroitement un système phonétique, un système morphosyntaxique, un système lexico-sémantique, et (ce qui est souvent oublié) un système historico-référentiel. Il y a des mots, des expressions, des tournures de phrase propres à chaque langue, et liés à des moments de l’histoire de cette langue. Mon maître en Sorbonne, Alphonse Dupront (très attaché à la cause du Québec et à celle de la Francophonie) rêvait de voir l’UNESCO lancer un dictionnaire international des « intraduisibles » ! Dans le Capital de Marx, une phrase m’avait intéressé ; il disait : « pour ne faire qu’effleurer le sujet, comme disent les français ». Si les races n’existent pas, l’histoire, elle, existe et crée des particularités, des spécificités, des originalités pour chaque pays, chaque peuple, chaque langue.
Lorsque le Québec et la France vont se séparer après 1760, la langue française parlée dans les pays d’Oil (la moitié nord de la France) et celle écrite par les écrivains a acquis une grande richesse et un grand prestige (elle est à cette époque la seule langue diplomatique internationale). C’est une histoire longue et diverse qui s’est fixée dans cette langue, que les enfants apprennent en quelques années et que les adultes gardent en mémoire. Hélas, il y a des adultes qui restent des enfants et qui confirment la phrase de Cicéron : « Si tu ne sais pas d’où tu viens, tu seras toujours un enfant » ; en écho il faut entendre Victor Hugo : « Qu’est-ce qu’un fleuve sans sa source, qu’est-ce qu’un peuple sans son passé ?»
Histoire et légitimité
Et quelle histoire que celle de la langue française ! Elle dérive du latin populaire du IVe siècle, du roman du IXe siècle, elle comprend une strate celtique (repérable dans le vocabulaire des outils et dans la toponymie), elle a emprunté au germanique (surtout pour les parlers d’oil), elle a surévalué sa proximité avec le grec comme l’affirment les auteurs de la Renaissance et les humanistes.
Le parler d’Ile de France (autour de Paris) s’est répandu et légitimé avec la montée de la puissance royale capétienne. Au XIIIe siècle la langue française est déjà une langue internationale, celle de la cour d’Angleterre, celle des marchands flamands et italiens qui se croisent aux foires de Champagne, celle que les croisades diffusent en Orient du fait de ces « Faradjis » !
Au XVIe siècle la langue « vulgaire » devient celle de Dieu (avec les humanistes chrétiens et Calvin), celle du Roi et de la loi (avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539), celle des œuvres de l’esprit avec Du Bellay (sa Défense de la langue française date de 1549) et les auteurs de la Pléiade (milieu du XVIe siécle). Dès 1532 avec son Pantagruel, Rabelais étale à profusion la richesse des sons et des sens de la langue française.
Mémoire et créativité
Ce qui va fixer l’histoire dans la mémoire c’est le volontarisme politique allié à la rigueur de la pensée, à la richesse de la création, à l’éclat de la puissance ; à cet égard une grappe chronologique est fondamentale qui commence avec Malherbe et Vaugelas et qui se poursuit avec, en 1635 la création de l’Académie française, en 1636 l’écriture du Cid, en 1637 la parution du Discours de la Méthode de Descartes. Ce qui est aussi important que la langue, c’est la conscience de l’importance que revêt la langue pour la pensée et la société, c’est le sentiment de la langue.
L’œuvre des Académies, des écoles, des ordres religieux (comme les Jésuites), des gouvernements, a entretenu dans la mémoire des francophones le fait que le magistère premier est celui de la langue, sans lequel il n’y a ni politesse dans la communication, ni rigueur dans le jugement ; voila pourquoi Paul VI pouvait dire : « Le français, le magistère de l’essentiel ». L’attitude des Français ou des Québécois par rapport à la langue française se nourrit de cette mémoire commune qui les porte à s’intéresser à la langue, à légiférer sur la langue, à maintenir vivante cette langue qui, riche de son passé, doit avoir également un avenir riche, contrairement au courant moderniste qui nous pousse à ne vivre que dans l’immédiat ; j’ai entendu, au cours d’une rencontre de poètes francophones à Rocamadour, le poète québécois Paul Chamberlan dire : « Nous avons deux ennemis : l’immédiat et les médias ! »
La langue française, au moment même ou la France se sépare du Québec au cours du XVIIIe siècle, est devenue la langue de l’Europe des Lumières, la langue universelle des élites. Cette langue n’a pas dû ses privilèges à la seule puissance démographique, politique ou militaire de la France mais aussi aux qualités que des siècles de créativité linguistique populaire et de travail intellectuel lui ont conférés. L’on sait les charmes que le président Senghor a souvent attribués à la langue de Ronsard, de Racine et de Voltaire (et que tant d’écrivains Québécois ont illustrés au XXe siècle, sans oublier les chanteurs amoureux de la langue française comme Félix Leclerc et Gilles Vigneault).
Pour Senghor, et pour bien d’autres thuriféraires de notre langue commune, il y a : « la logique dans l’élégance et la clarté dans la nuance » ; « la justesse et la précision » ; « la brièveté gracieuse » ; « l’équilibre entre les consonnes et les voyelles » ; « les voyelles longues ou brèves, ouvertes ou fermés » et encore : le parfum des voyelles nasalisées, la richesse inégalée des modes et des temps, la cohérence à la fois rigoureuse et subtile de la charpente d’une langue de subordination. Si d’autres langues sont plus riches dans la description des mille aspects concrets des choses, la langue française est très exigeante en matière de concepts, elle invente « l’informatique » là où l’on parlait de « computer sciences ».
Aménagement et politique linguistiques
Beaucoup de Français et de Québécois n’ont pas seulement illustré la langue française par leur création, mais par leurs réflexions sur cette langue et leur politique d’aménagement linguistique. Dès le XVIIe siècle ce sont les mêmes grands intellectuels de Port Royal des Champs qui écrivent des ouvrages sur la grammaire et sur la logique et qui composent de somptueux chefs d’œuvres (ceux de Pascal, par exemple) ; et cette tradition réflexive en matière linguistique depuis les Encyclopédistes jusqu’aux structuralistes en passant par le Suisse romand Ferdinand de Saussure ne s’est jamais éteinte.
C’est autour de la langue française qu’une communauté internationale est crée dans les années 1970 et les années 1980 : la Francophonie ; et les Québécois ont pris une première place dans cette construction qu’ensuite François Mitterrand et Jacques Chirac ont voulu affirmer et affiner. Dans les années 1970 c’est avec la volonté d’affirmer le rôle central de la langue française dans la vie politique que le nouveau Québec s’est imposé sur la scène internationale et d’abord en faisant du français la langue de la législation, de l’instruction, de l’économie grâce à la loi 101, en 1977.
La politique linguistique (en France et au Québec notamment) s’est accompagnée d’une intense créativité terminologique soutenue par des organismes officiels. Répétons-le cependant, l’attachement à la langue gravé dans la mémoire des peuples, est un des aspects les plus essentiels de l’identité collective, et cela grâce aux mille références, connotations, complicités implicites qu’elle renferme ; là est l’essentiel de l’intime alliance franco-québécoise. La première fois où j’ai rencontré à Québec le ministre Jacques-Yvan Morin, j’ai été ému par la beauté de sa langue, par sa clarté, sa rigueur. Cette même langue nous permettra, plus tard, de faire de brillantes synthèses au sein du Haut Conseil de la Francophonie.
Spécificités et particularismes
La présence du passé dans la mémoire suppose un entretien par les familles, les écoles, les communautés professionnelles ou spirituelles et une volonté de conserver en mémoire le legs du passé ; ce n’est pas aux Québécois qu’il faut apprendre cela, eux qui ont comme devise « Je me souviens », même s’ils ont quelque difficulté à l’appliquer.
Il y a dans les langues des particularités qui créent des affinités immédiates, premières, en dehors de toute idée de hiérarchie entre elles. Certaines expressions, certaines images, certaines métaphores, certaines strates historiques, inscrites dans les mots mêmes, créent un lieu de mémoire fondamental et commun entre les Français et les Québécois (et plus largement les Acadiens et les Cajuns). La verdeur de certain parlers francophones d’Amérique du nord réveille chez les Français le souvenir historique d’une langue dont la truculence et l’expressivité remontent à l’oralité populaire du XVIIe siècle ; sans oublier certaines particularités des dialectes d’oïl (nord de la France), du Poitou ou de la Normandie.
Les Québécois ont poussé très loin les études concernant la toponymie et l’onomastique ; et il est vrai qu’il y a là un exemple de la conservation de l’histoire, extraordinaire : les noms propres remontent, par exemple, à des strates historiques anciennes : France, Béranger, Gérard, Bernard, Lambert (strate germanique) David, Marie, Jean, Jacques, Jésus, Mathieu (strate judaïque), André, Denis , Philippe, Alexandre (strate grecque), Antoine, Jules, Clément, Martin, Vincent (strate latine), Legoff (forgeron), Lebraz (le grand), Le Hur (le long) appartiennent à la strate bretonne. Avec l’immigration d’origine magrébine en France comme au Québec nous trouvons ici et la des noms communs et nouveaux (Abla, Mouajdi).
La paroisse de Notre-Dame-de-Rocamadour, au Québec, évoque le Malouin Jacques Cartier (dont l’équipage fut sauvé du scorbut par une décoction offerte par des Indiens de Stadaconé (aujourd’hui Québec) après qu’il eut imploré cette sainte du Quercy !) ; mais c’est la syntaxe de la langue, les mille références historiques et littéraires, qu’elle contient, qui créent la proximité et la familiarité ; « on n’habite pas un pays on habite une langue » disait Cioran, et Albert Camus ajoutait « ma patrie c’est la langue française ». Quand Luc Plamondon décida de créer un théâtre chanté a partir de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo j’ai été le témoin des sourires de compassion et j’ai parié quant à moi sur le succès populaire ; finalement le succès du spectacle dépassa mes plus grandes espérances, pour la plus grande joie de tous ceux qui sont attachés a la culture, aux grandes voix et à la Francophonie !
Essor de la Francophonie
Les Québécois et les Français ont aussi en commun la volonté politique d’affirmer et de promouvoir le rôle de leur langue commune non seulement a l’école et dans la vie politique mais aussi dans les medias. Plusieurs lois, plusieurs organismes en faveur de la langue française ont vu le jour à c’est effet dans les deux pays ; les Québécois (et le Canada fédéral) ont même pris de l’avance dans la vigilance terminologique et dans les quotas de chanson en français sur les ondes ; les Français qui avaient l’Académie française puis le Haut Comité de la Langue Français ont suivi ; et, par ailleurs, ils ont pris ensemble une part active dans la construction de la Francophonie, d’abord sur la plan associatif et universitaire, puis sur le plan intergouvernemental (culturellement puis politiquement). Hélas dans la vie quotidienne et malgré une juste et récente orientation en faveur de la diversité linguistique dans le monde, le rouleau compresseur de l’anglo-américain progresse toujours. Je souhaite que les jeunes générations reprennent le flambeau et fassent fructifier notre trésor commun : la langue française ; alliées à toutes les langues de l’humanité.
Un héritage à célébrer
Ce merveilleux lieu de mémoire, commun aux Québécois, aux Français et aussi à tous les francophones historiques d’Europe et d’Amérique, qu’est la langue française, doit rester vivant et productif, nourrir le présent et l’avenir. Pour cela il y a deux conditions : d’une part que la langue tout en gardant son génie propre et les riches marques du passé s’enrichisse et se renouvelle au fil des progrès techniques et sociaux, et d’autre part que la langue française soit associée à des images de joie, de vie et aussi de liberté et de justice, grâce à l’œuvre des créateurs et grâce à l’inventivité populaire. Cependant, face à la puissance des industries culturelles qui arrivent à conquérir les esprits, il faudra aussi une vigilance de nos politiques et un dynamisme de nos propres entrepreneurs associés ainsi qu’une solide alliance avec les autres francophones du monde afin d’œuvrer ensemble à l’éclosion d’un monde nouveau s’exprimant en français, à la fois uni et polyphonique.
Stélio FARANDJIS
Inspecteur Général
Honoraire de l’Education Nationale
Ancien Secrétaire
Général du Haut Conseil de la Francophonie
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