Réseaux sociaux et nouveaux espaces démocratiques
par Godin, Richard
L'arrivée des réseaux sociaux et du Web 2.0 (ou Web social) dans l'Internet aura contribué, sans nul doute, àl'émergence de nouvelles pratiques démocratiques. Ces dernières iront donc au-delà de la gouvernance étatique (gouvernement et parti politique), puisqu'elles investissent désormais les différents lieux de participation sociale : associations de tous genres, groupes de discussion, forum d'échanges, blogues personnels ou professionnels, etc. Ainsi, grâce à Internet, l'espace public devient un lieu de socialisation virtuel à partir duquel les citoyens-usagers pourront agir directement sur leur milieu par l'entremise d'un réseautage social formel ou informel : en débattant, en effectuant des choix, en votant. D'ailleurs, les partis politiques favorisent de plus en plus son utilisation, en s'inspirant de l'expérience qui a conduit à l'élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis, en 2008.
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Sommaire
« Lefeu se transmet, il passe de flambeau en flambeau, de génération en génération,
de communauté en communauté. Le feu est libérateurparce qu'il permet à l'humain de devenir ce qu'il est. »
Pierre Lévy (2000)
Depuis 2005, la planète Internet assiste àl'émergence d'un phénomène somme toute révolutionnaire dans la façon d'appréhenderla démocratie : le Web 2.0 (NOTE 1). En 2008, le président Barack Obamaen fera son principal outil de communication et de gestion dans l'organisationde sa campagne électorale, lors de la course à l'investiture du parti pour laprésidence des États-Unis et de l'élection finale de novembre. Utilisant la technologiesociale Central Desktop,incorporant les applications Google, Facebook et Twitter, l'équipe Obamaimposera dès lors une façon de faire unique, dans l'espace démocratique : identifierle message à communiquer auprès de l'électorat, s'assurer de sa bonnecompréhension et faire sortir le vote. Les réseaux sociaux permettront aussi d'obtenirun financement populaire sans précédent de 600 millions $ (NOTE 2).
Cette méthode novatrice bousculera leshabitudes de travail en campagne électorale, modifiera la perception descitoyens quant aux possibilités des technologies de l'information et de lacommunication (TIC) en démocratie et les idées reçues relatives à la difficultéd'entrer directement en communication avec les acteurs politiques -élus etautres décideurs. Résultat : le taux de participation le plus élevé depuis1968 et un regain d'intérêt pour la chose politique aux Etats-Unis (NOTE 3).
Les réseaux sociaux (NOTE 4) seront très actifs pendantla campagne présidentielle française de 2007, tout comme lors des plus récentesélections fédérales canadiennes et provinciales québécoises. Cependant, ils semanifesteront en périphérie des partis politiques, ces derniers ne travaillantpas de manière concertée comme l'aura fait l'équipe Obama. La blogosphère, les forumsd'échanges et les sites personnels de réseautage alimenteront alors les débatsélectoraux. De plus, de nombreux candidats se mettront au goût du jour en socialisantavec l'électorat, via un site comme Facebook.
Du reste, le patron et cofondateur de cesite, Mark Zuckerberg, décrira le phénomène en ces termes : « Cettetendance à rendre tout plus ouvert est probablement le changement social leplus profond » (NOTE 5). Du coup, la communication politiqueajoutera un outil tactique à son arsenal conventionnel.
Dans une perspective de mobilisation citoyenne,les réseaux sociaux contribueront à mettre à l'avant-scène politique desdossiers controversés : environnement, éthique politique, protection desconsommateurs, projets gouvernementaux contestés, etc. De telle sorte que les élusreculeront parfois devant la grogne populaire ou changeront tout simplement deposition. La population du Québec se souviendra du projet visant à privatiserune partie du Parc national du Mont-Orford, en 2006. La levée de boucliers suscitéepar toute cette affaire conduira à la formation d'une coalition de défense (NOTE 6),ainsi qu'à un vaste mouvement de cyber-contestation : pétition électronique,échanges d'information pour courriel, blogues individuels, etc. Sous lapression d'une opinion publique défavorable, le gouvernement abandonnera lapartie, en 2007.
De manière générale, les réseaux sociauxconstitueront des lieux propices à de nouvelles pratiques démocratiques. Maiscomment se structurent-ils ? Que créent-ils dans leurs sillages ? Qu'offrent-ilsde neuf au patrimoine démocratique, en termes de tendances? Chose certaine, le Web2.0 occupera, un temps du moins, l'espace démocratique, devenant un vecteur dechangement social et politique, ainsi qu'un élément du patrimoine démocratiquequébécois.
Des réseaux sociaux aux contours totalementéclatés
Créé en 1995, le cyberespace aurafonctionné, d'une certaine manière, en vase clos pendant plus de cinq ans. Aucours des années 2000 et 2001, l'éclatement de la bulle technologique, correspondantà une surenchère spéculative des valeurs technologiques en bourse, affecteradirectement l'industrie du savoir et poussera l'industrie des TIC à l'innovation (NOTE 7). Ainsi,les plates-formes rigides et lourdes pour utilisateur unique feront place à l'introductionde plates-formes souples et légères permettant des échanges en réseaux et en tempsréel. La page web « statique »,version HTML, deviendra alors « dynamique »,en intégrant sous une même application : blogues, courriels, forums dediscussion, gestionnaires de contenu, wikis, messagerie instantanée, moteurs derecherche, etc.
L'une des caractéristiques importantes résideradans la construction d'une architecture de réseaux, pour l'utilisateur, reposantsur sa participation au Web. Bref, l'interaction entre internautes contribueraà la création de réseaux sociaux, ou communauté en ligne, et à l'effet deréseau renvoyant à son utilité et sa rentabilité économique. De plus, les internautesmettront à contribution des réseaux sociaux leur créativité et leur savoir, laplupart du temps à faible coût, voire bénévolement.
Par exemple, les blogues personnels serontl'occasion pour leurs auteurs de faire valoir leurs positions sur des sujetsdonnés, avec en prime des analyses spécialisées et des liens pertinents dont laqualité demeurera variable. À cet égard, nombre de journalistes animeront un bloguepersonnel à partir du site Internet du média pour lequel ils travaillent.
Généralement, la toile du Web 2.0 seraconstituée de réseaux formels et informels, lesquels s'entrelaceront dans une structureanarchique en perpétuelle transformation. Dans les deux cas, les réseaux serontouverts à tous ou limités aux seules personnes invitées par les membres du réseau,comme cela est le cas avec Facebook. Le réseau social sera dit formel selon soncadre de fonctionnement : groupes de pression, associations reconnues, syndicats,entreprises de presse, partis politiques, etc. De ce fait, la crédibilité del'organisation encadrant le réseau social aura une influence certaine sur l'effetde réseau. D'un autre côté, le réseau social informel sera le fruitd'initiatives personnelles n'engageant aucune organisation que ce soit.
À part l'interaction entre usagers, le partaged'information constituera l'une des principales fonctions des réseaux sociaux. Ainsi,un réseau mettra en ligne, sur une page identifiée à cet effet, des articlessignés ou non, à partager par le biais d'applications diverses : Bedo, Blogger,Digg, E-mail, Facebook, Google Bookmarks, LinkedIn, MySpace, Orkut, Twitter, Xing, Yahoo Bookmarks, YouTube, Yulbiz,etc. Par exemple, sur le site Internet du Forum Social Québécois,un réseau formel, se trouveront consignés des articles et desinformations portant sur les forums sociaux mondiaux.
Accessible aux membres via lesréseaux sociaux (Facebook, My Space, Twitter), ce site prendra alors unetout autredimension selon la fonctionnalité propre à chacune des applications. En bout depiste, la finalité sera la même : s'adjoindre un maximum de personnes. Les services en ligne de réseautage professionnels seront toutaussi présents sur la toile : emploi, technologie, développementéconomique, tourisme, musique, etc.
Aux antipodes, le blogue personnel (Blogger, Wordpress) permettra à sonauteur de livrer en ligne ses états d'âme, de prendre position et d'exprimerses opinions sur la toile, mais aussi de s'inscrire dans cette communauté departage de l'information. Les thèmes varieront : affaires, arts, culture,économie, éducation, environnement, finances, justice, littérature, marketing,musique, philosophie, politique, santé, sciences, sports, etc. La liste serasans fin et, plus souvent qu'autrement, un enchevêtrement d'interdisciplinaritéreprésentatif du désordre y régnant.
Le blogue institutionnel offrira aux organisations la possibilité dedynamiser leurs contenus et d'accroître l'information disponible. Le Centre francophone d'informatisation des organisations (CEFRIO) constituera un cas exemplaire, avec un blogue présentant desrésultats de recherche récents en matière de TIC. Les thèmes seront ici en lienavec la mission de l'organisation, donc plus circonscrit et précis. Toutefois,dans les deux cas, l'information sera organisée et hiérarchisée en mots-clés (étiquetageou tags) (NOTE 8), selon lafréquence d'utilisation qu'en feront les internautes.
En somme, les réseaux sociaux se structureront davantageen fonction des préoccupations des usagers plutôt que des aires géographiquestraditionnelles, comme l'observe la spécialiste en littérature SophieMarcotte : « De telles communautés,conçues pour permettre à des individus de se réunir malgré la distance physiquequi les sépare, peuvent adopter différentes formes : les sites declavardage, les jeux de rôle et les forums de discussion [...], dans un cadre oùla liberté d'expression est mise de l'avant. » (NOTE 9)
Les communautés virtuelles animant ces réseaux favoriserontdonc l'échange d'informations et la libre expression, conditions essentielles àla démocratie, peu importe le secteur d'activité mis en cause. L'éclectisme caractéristiquedes réseaux sociaux fera ainsi naître de nouveaux espaces de délibérationvirtuels influant sur la gouvernance et les pratiques démocratiques conventionnellesdes États et de la société civile dans son ensemble. Toutefois, la fracturenumérique, soit l'accès inégal à Internet et au TIC, constituera un facteurd'exclusion à la cyberdémocratie.
Pratiques démocratiques et espaces dedélibération virtuels
Dans le sillage des réseaux sociaux, de nouvellespratiques démocratiques dans de nouveaux espaces de délibérationsémergeront : cyberactivisme, cybercitoyenneté, cybermobilisation, cyberprotestation.Bien qu'elles viseront d'abord à influencer le pouvoir économique, avec des casrelatifs à l'Organisation de coopération et dedéveloppement économiques (OCDE), au Forum économique mondial (FEM) et àl'Organisation mondiale du Commerce (OMC), elles s'étendront tout naturellementau pouvoir politique.
Le cas du projetsecret d'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI), intervenu en 1997 etvisant la libéralisation des échanges économiques des pays membres de l'OCDE, faitaujourd'hui école. En effet, l'accord sera abandonné, en 1998, en raison desfortes pressions exercées sur les décideurs économiques, via Internet, par les citoyensdu monde entier.
Autre exemple, en 2001, desmilliers de manifestants convergeront vers Québec, en vue du Sommet des Amériques s'y déroulant et portant surla Zone de libre-échange desAmériques (ZLÉA). Avant, pendant et après l'événement, la Toile servira à informerles mouvements altermondialistes, opposants à ce projet, ainsi qu'à sensibiliseret à mobiliser les cybercitoyens à cette cause. Le but : faire reculer lespouvoirs politiques.
Dans cetteperspective, les réseaux sociaux joueront un rôle primordial auprès de l'opinionpublique, cherchant la mobilisation et prônant l'activisme, comme le relèveÉric George, économiste et spécialiste des sciences de l'information et de lacommunication : « Les services d'Internet peuvent en effet êtreconsidérés comme des catalyseurs de l'action collective. Dans certains cas, lerôle du «Net» peut même être structurant. Ainsi, l'investissement humain estconsidérable dans le cas des actions de traduction, mais sans Internet, ilserait sans doute impossible de mener à bien cette opération [mobilisation]. » (NOTE10)
De plus, les réseauxsociaux donneront une impulsion nouvelle aux pratiques démocratiques traditionnelles,soit le droit de débattre et de manifester son opposition en toute liberté,créant pour ainsi dire des espaces de délibérations d'une grande efficacité.
Au départ, Internet et le courriel contribuerontau façonnement de ces nouvelles pratiques d'interaction. Ainsi, informer, sensibiliser,mobiliser et agir conditionneront la nouvelle démocratie en ligne ou cyberdémocratie(e-democracy). Cependant, ce dernièrene se limitera à la simple expression du désaccord par les groupes de pression faceau pouvoir en place, mais elle servira aussi à dynamiser les rapports sociauxet à concrétiser la démocratie par l'emploi de ses outils : voteélectronique, sondage en ligne, pétition électronique, forum de discussion,etc.
De fait, le gouvernement du Québecencouragera cette voie d'avenir, lors de commissions parlementaires ou de consultationspubliques. Et puis, entre 1995 et 2005, un système de votation électronique seraexpérimenté dans des bureaux de scrutin au niveau municipal seulement, jusqu'àl'imposition en 2006 d'un moratoire encore en vigueur aujourd'hui (NOTE 11). Les pétitions électroniques à l'Assembléenationale sont reconnues comme valides depuis décembre 2009, mais elles doiventêtre initiées par un député ou une députée.
Enfin, d'autres pratiques démocratiques,visant l'information surtout, seront observées, dont l'émergence des cybermédiasindépendants, avec plus d'une vingtaine de sites en opération au Québec. Parexemple, le Centre des médias alternatifs du Québec (CMAQ), né avec le Sommetéconomique de Seattle, en 2001, offrira à ses membres et aux internautes lapossibilité de « s'impliquer » dans la production de contenu desdifférentes plates-formes médiatiques : articles d'information, documentsaudio et vidéo.
Les entreprises de presse et conglomératsmédiatiques auront tôt fait de s'adapter à ces nouvelles pratiques, ouvrant lespages de leur site Internet aux citoyens, par l'entremise de blogues, de forumsde discussion et d'espaces de commentaire. En bref, le patrimoine démocratiquedu Québec s'enrichira, en moins de 10 ans, de nouvelles pratiques et de nouveauxespaces de délibération dont les répercussions seront difficilement évaluablesà cour terme.
Les grandes tendances de la démocratieparticipative en ligne
Les spécialistes des TIC s'entendront la plupart du temps pour parler du Web2.0 comme d'un effet de mode, émettant certaines réserves quant à sa suite.Bien sûr, en toute cohérence, ils évoqueront l'émergence du Web 3.0, d'ici cinqà 10 ans, mais sans pourvoir prédire ses effets sur le patrimoine démocratiquemondial. Il importera alors de considérer, comme avancée prochaine de la cyberdémocratie,la participation électorale en ligne à partir du poste informatique personnel.
Mais plus encore, il faudra composer avec les effets des TIC sur le droitet ses répercussions dans la vie citoyenne et la démocratie en général. Enamont, des chercheurs en droit avanceront des pistes d'examen : « Ces conséquences se posent en termesd'interconnexion, de dématérialisation, de décentralisation, d'accélération, depersonnalisation, d'universalisation et d'interpénétration. » (NOTE 12) L'immatérialité des rapports engendrés par lesréseaux sociaux devra entraîner une redéfinition des acquis en démocratie,supposant ainsi « que la communauté juridique passe aux nouveauxparadigmes ». Fait incontestable, toutefois : les réseaux sociaux etla cyberdémocratie constitueront les derniers éléments en lice au patrimoinedémocratique du Québec.
Richard Godin, Ph.D.
Sociologue
NOTES
1. Enfait, le phénomène remonte à 2001, mais ce n'est qu'en 2003 qu'il seraidentifié comme tel par Dale Dougherty. En 2005, Tim O'Reilly explicitera letout en détail dans un article et organisera une première rencontre à cetégard. O'Reilly, Tim. (2005) What Is Web 2.0. Design Patterns andBusiness Models for the Next Generation of Software. Web 2.0 Conference2005. [En ligne] http://oreilly.com/web2/archive/what-is-web-20.html
2. Legale, Éric. (2008) « Obama,Président de la Génération Internet », in Forum Mondial e-democratie. [En ligne] http://www.forum-edemocratie.com/2008/11/obama-prsident.html
3. McDonald,Michael. (2009) "2008 General Election Turnout Rates" United States ElectionsProject [En ligne] http://elections.gmu.edu/Turnout_2008G.html
4. Enanglais : social networking.
5. La Presse.(2010) « Facebook « pas pressé » d'entrer en Bourse ».Agence France-Presse, 4 mars. [En ligne] http://lapresseaffaires.cyberpresse.ca/economie/technologie/201003/04/01-4257381-facebook-pas-presse-dentrer-en-bourse.php
7. Gouvernement du Québec. (2005) L'économie du savoir au Québec. Ministère du Développement économique, de l'Innovation et del'Exportation. [En ligne]http://www.mdeie.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/publications/etudes_statistiques/innovation/economie_savoir.pdf
8. L'étiquetage(ou tags) vise la recherchesémantique et résultera en un affichage visuellement explicite de mots-clésdont la police de caractères variera en taille selon la fréquence d'utilisation :plus un mot-clé sera utilisé, plus grande sera sa taille.
9. Marcotte, Sophie. (2009) « La communauté virtuelle comme espace de publicationsavante » in Mémoires du livre / Studies in Book Culture (Dir. Björn-Olav Dozo et Karine Vachon), vol 1,no 1. [En ligne]http://www.erudit.org/revue/memoires/2009/v1/n1/038634ar.html
10. George,Éric. (2000) « De l'utilisation d'Internet commeoutil de mobilisation : Les cas d'ATTAC et de SalAMI », in Sociologie et sociétés, vol. 32, n° 2,2000, p. 184.
11. Gouvernementdu Québec. (2010) Vote électronique. Directeur général des élections du Québec.[En ligne] http://www.electionsquebec.qc.ca/francais/municipal/medias/vote-electronique.php
12. Trudel, Pierre et Karim Benyekhlef. (2005) Les impacts des technologies de l'informationsur le cadre juridique encadrant le développement de l'administrationélectronique. Chaire L.R. Wilson sur le droit des technologies del'information et du commerce électronique. Centre de recherche en droit public,Université de Montréal, p. 10. [En ligne]http://www.chairelrwilson.ca/cours/drt6929d/impactsTI%20e-gouv.pdf
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