Éducation française en Alberta

par McMahon, François et Levasseur-Ouimet, France

Rencontre de l'Association des éducateurs bilingues de l'Alberta (1954)

L'accès à l'éducation française a constitué un enjeu central à l'épanouissement de la vie française en Alberta. L'histoire de la lutte de la communauté franco-albertaine pour l'éducation en français a profondément marqué l'identité de cette communauté et constitue un patrimoine à la fois fondamental et original. Sans le courage et la persévérance des générations qui les ont précédés, les membres actuels de la communauté franco-albertaine n'auraient pas la chance de faire éduquer leurs enfants en français. Ces luttes politiques permettent aujourd'hui à plus de 5000 élèves de fréquenter les écoles françaises de l'Alberta.

 


Article available in English : French-language Education in Alberta

Le plus important des patrimoines

Dès l'instauration de l'instruction obligatoire sur le territoire de l'Alberta, l'obtention d'écoles francophones et catholiques devient un enjeu majeur pour les communautés francophones. Car les membres de ces communautés sont convaincus que l'école est indispensable pour assurer la continuité de leur culture et pour permettre aux plus jeunes de se tailler une place convenable dans la société.  

Les premières écoles françaises sont établies dès les années 1860, mais elles sont interdites une trentaine d'années plus tard par les autorités régionales, peu après que les habitants anglophones soient devenus majoritaires. Après un siècle de luttes acharnées, l'école publique française sera finalement rétablie dans les années 1980.Depuis, elle ne cesse de se développer. Fidèle à ses origines, elle transmet la langue et la culture des ancêtres tout en s'adaptant aux changements extraordinaires exigés par la mondialisation, par l'arrivée de nombreux francophones de pays non européens et par la haute technologie. L'école publique française est donc un lieu essentiel de transmission de la culture et du patrimoine des Franco-Albertains.

On peut également affirmer que l'histoire de l'éducation française en Alberta représente bien la vie francophone dans cette région. Elle est un miroir du vécu et des aspirations de la communauté franco-albertaine. Sans aucun doute, l'enseignement en français est l'un de ses plus importants héritages.

Les premières écoles

Sur le territoire qui deviendra plus tard l'Alberta, les Soeurs Grises ouvrent une école au lac Sainte-Anne en 1859. Trois ans plus tard elles en créent une seconde à la mission du lac La Biche. Puis, en 1862 le Père Lacombe établit celle du fort Edmonton.  Ces premières écoles marquent le début de l'éducation catholique et française en Alberta.

Mission du Lac la Biche

En 1870, suite à l'achat du vaste territoire qui couvre aujourd'hui les Prairies et le Nord canadiens, appelé à l'époque les Territoires du Nord-Ouest, le gouvernement du Canada passe le Rupert's Land Act, qui ne tient pas compte du bilinguisme de la population. Il en va de même pour la Loi des Territoires du Nord-Ouest de 1875. Toutefois, l'article 11 de cette dernière loi donne aux contribuables minoritaires de tout district scolaire, qu'ils soient protestants ou catholiques, le droit d'établir des écoles séparées et de ne devoir maintenir que celles-ci. Puisque les catholiques de l'époque sont aussi, pour la plupart, des francophones, cette loi favorise l'éducation française en permettant l'établissement de districts scolaires et d'écoles séparées où le français est utilisé comme langue d'enseignement.

L'année 1892 marque un point tournant, avec l'ordonnance numéro 22, section 83, qui fait de l'anglais la langue obligatoire d'enseignement dans les Territoires du Nord-Ouest. Cependant, des modifications apportées en 1896, puis en 1901, permettent l'utilisation du français dans les classes primaires (French primary course) lorsque les élèves ne comprennent pas l'anglais. Plus précisément, la modification de 1901 stipule que toute Commission scolaire peut autoriser l'usage du français au cours d'une année de l'élémentaire et que la Commission a le pouvoir de se procurer l'argent nécessaire pour payer les salaires des enseignants, au moyen d'une taxe spéciale imposée aux parents qui désirent un tel enseignement.

Suite aux revendications de la communauté francophone, de nouvelles directives assurant une interprétation plus précise du règlement 184 de la loi scolaire ayant trait au French Primary course sont mises en vigueur à compter du 1er septembre 1925. Dorénavant, dans toutes les écoles où la commission scolaire décide d'offrir un cours élémentaire en français par voie de résolution, le français est, pour les enfants francophones, l'une des matières scolaires autorisées. Durant la première année, le français pourra également être la langue d'enseignement des autres matières. Cependant, l'anglais oral est une matière inscrite au programme dès le début de la formation scolaire. Quant à l'enseignement obligatoire de la lecture en anglais, il débute au cours de la deuxième année après que l'enfant a appris à lire dans sa langue maternelle. De la troisième à la huitième année (jusqu'à la neuvième année à compter de 1945) une période ne dépassant pas une heure par jour peut être consacrée à l'enseignement du français. Ceci inclut la grammaire, la lecture, l'analyse, la dictée et la composition.

La loi permet aussi quelques exceptions, dont l'obligation de fournir des explications dans la langue maternelle lorsque les élèves ne comprennent pas les explications en anglais. Un régime d'institutions privées telles que le Juniorat Saint-Jean (établi en 1908), le Collège des Jésuites (fondé en 1913) et l'Académie Assomption (fondée en 1926) est également mis en place. Tout l'enseignement peut se faire en français dans ces institutions.

Le milieu associatif à la rescousse

À cette époque, les luttes politiques ayant trait à  l'éducation française sont surtout menées par l'Association canadienne-française de l'Alberta (ACFA). Le support pédagogique est pour sa part assuré par l'Association des instituteurs bilingues de l'Alberta (AIBA), fondée en 1926, puis par l'Association des éducateurs bilingues de l'Alberta (AEBA) à compter de 1946. Puisque le ministère albertain de l'Éducation n'offre aucun appui pédagogique pour l'enseignement du français et de la religion avant 1965, c'est l'AIBA et l'AEBA qui s'occupent du développement des programmes d'études, de l'évaluation, de la formation des maîtres et de la création d'activités culturelles de tous genres. Tout ce travail est effectué par des bénévoles.  De nombreux francophones se souviennent des fameux concours de français écrit de l'AEBA, qui avaient lieu chaque année et s'adressaient à tous les étudiants francophones de la 3e à la 12e année. La liste de ses résultats était publiée dans le journal La Survivance.

Collège des Jésuites d'Edmonton

En 1963, le Conseil d'administration de l'AEBA étudie la possibilité de créer au sein de l'ATA un conseil de spécialistes composé de professeurs bilingues. Ceci marque les tous débuts du Conseil français de l'ATA qui, à la longue, remplacera l'AEBA. Pour la première fois, l'Association professionnelle des enseignants de la province reconnaît l'existence d'enseignants francophones.   

Chaque district scolaire qui désire offrir un cours élémentaire de français (French primary course) doit adopter annuellement une résolution à cet effet. Il importe donc que les commissaires francophones soient conscients de l'importance de l'éducation française. En 1935, les francophones fondent l'Association des commissaires bilingues de l'Alberta (ACBA).  En 1941, on compte environ 200 commissaires de langue française et 95 écoles où le français est enseigné une heure par jour.

En avril 1968, le gouvernement albertain adopte un projet de loi qui permet l'enseignement en français pendant la moitié de la journée scolaire. En 1976, la province de l'Alberta adopte le règlement 250/76 qui permet l'utilisation du français comme langue d'enseignement pendant 80 % de la journée. À toute fin pratique, les francophones peuvent dès lors être instruits dans leur langue. Mais en Alberta le gouvernement ne fait aucune distinction entre la clientèle francophone et la clientèle anglophone, que l'on juge opportun de regrouper dans des écoles bilingues. Ainsi, de 1968 à 1982, un nombre toujours grandissant de jeunes élèves anglophones vont étudier le français dans les 27 écoles bilingues de l'Alberta qui deviendront rapidement des écoles d'immersion.

L'impact de la Charte des droits et libertés

Malheureusement, l'école d'immersion s'avère un facteur d'assimilation pour les élèves francophones, situation qui sera corrigée à compter de 1982 grâce à l'article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés. Celui-ci garantit trois droits complémentaires et interdépendants : le droit à l'instruction dans la langue de la minorité, le droit aux établissements d'enseignement et le droit à la gestion de ces établissements.

École Maurice-Lavallée

Mais l'obtention des écoles françaises va donner lieu à de grandes luttes devant les résistances gouvernementales et celles des autorités scolaires. Dans chaque province canadienne, les communautés francophones minoritaires doivent contester l'inaction de leur gouvernement devant les tribunaux. En 1983, le groupe Bugnet décide de poursuivre la province de l'Alberta et le cas Mahé/Bugnet se rendra jusqu'en cour Suprême en 1990.

Bien que les luttes menées pour assurer l'ouverture d'écoles françaises demandent beaucoup de courage et de persévérance de la part des francophones, elles portent fruit. En 1983, l'école Georges et Julia Bugnet, école élémentaire française privée et non confessionnelle, ouvre ses portes à Edmonton. En mai 1983, un groupe de parents forme un comité ad hoc dans le but d'obtenir une école française catholique payée par les deniers publics. L'École Maurice-Lavallée d'Edmonton et l'École Saint-Antoine de Calgary sont ouvertes en 1984. Par la suite, de nombreuses écoles viennent s'ajouter à celles-ci

En 1988, six ans après l'entrée en vigueur de la Charte canadienne, la province de l'Alberta propose une nouvelle loi scolaire qui prend seulement acte de l'existence d'un droit à l'école française, mais ne prévoit aucune gestion.  La même année, le gouvernement albertain émet une politique ministérielle concernant l'enseignement des langues en Alberta où tout est laissé à la discrétion des conseils scolaires locaux.

En 1989, l'école Maurice Lavallée reçoit les élèves de la maternelle à la douzième année pour la première fois. C'est une réussite coûteuse en terme d'énergie humaine car elle aura exigé des années de travail de la part des dirigeants de la Société des parents pour l'école française d'Edmonton. Une occupation des locaux du Edmonton Separate School Board a même lieu en mars 1988. En mars 1990, le droit à la gestion est enfin confirmé lorsque la Cour suprême du Canada rend sa décision dans l'Affaire Mahé/Bugnet.

L'instauration d'une gestion pleine et entière

Le 11 janvier 1991, le ministre de l'Éducation de la province de l'Alberta, Jim Dinning, établit le French Language Working Group dont le mandat est de préparer les recommandations nécessaires en ce qui a trait à l'instruction en français et à l'établissement d'un régime d'application de la gestion scolaire francophone en Alberta. En mai 1991, le groupe de travail remet un rapport unanime qui recommande, entre autres, la mise sur pied de conseils scolaires et de conseils de coordination francophones. En 1993, le gouvernement albertain modifie la loi scolaire. Les francophones obtiennent enfin la gestion de leurs écoles. Ce régime sera pendant plusieurs années le meilleur parmi les écoles francophones à l'extérieur du Québec et du Nouveau-Brunswick.

Denis Tardif signant le transfert de la gestion des écoles francophones en juin 1994

En mars 1994, la communauté franco-albertaine procède aux élections de commissaires scolaires francophones dans plusieurs régions de la province. C'est un moment historique important dans la lutte pour l'éducation française en Alberta qui a duré 101 ans.     

En septembre 2007, il y avait cinq Conseils scolaires en Alberta, qui regroupaient plus de 5 000 élèves, une augmentation de près de 50 % en cinq ans, alors que les autres conseils scolaires connaissent des décroissances. Ces écoles deviennent de véritables pépinières pour les leaders de tous les domaines : beaux-arts; politique, sports, loisirs, activités sociales, etc.  Toute la communauté franco-albertaine ressent une nouvelle énergie et plus de dynamisme.  Les ancêtres ont eu raison d'investir si généreusement dans l'école, devenue la pierre angulaire de la communauté.

 


François McMahon
France Levasseur-Ouimet
Campus Saint Jean, Université d'Alberta

 

Documents complémentairesCertains documents complémentaires nécessitent un plugiciel pour être consultés

Photos

Retour vers le haut

© Tous droits réservés, 2007
Encyclopédie du patrimoine culturel
de l'Amérique française.

Gouvernement du Canada